« Lettre à l’infirmière qui dort dans mon lit ».

Je viens de dire aux enfants de faire moins de bruit. C’est dimanche matin. Tu dors. Tu es revenue juste avant sept heures de ton service de nuit. Je n’ai pas envie de les caler devant des dessins animés alors entre deux épluchages de patates, je traverse le couloir pour leur demander de baisser le volume. Ils savent pourquoi. On sortira plus tard. On n’y a droit.

Vivre avec une infirmière… Déjà en temps normal, pas simple. Mais je sens bien que ces derniers jours le stress monte. On m’a annulé des prestations sur scène. On vous demande de soigner en prenant des risques. Ce n’est pas pareil. J’en conviens.

Toute l’année, on vous change de service, on vous note, on vous balance des protocoles, on vous négocie des heures sup’ qu’on ne vous rend pas en fin d’année, on vous demande de prendre soin des malades plus vite et à moins de bras, on vous change le planning à la dernière minute, on vous convoque, on vous fait miroiter des évolutions, on vous gratte une réunion par-ci, une demie-heure par là… Bref, on est loin de la vie de fonctionnaire qui faisait rêver Mamie Georgette sur les bancs de l’école publique. J’ai émis, un soir, l’idée que peut-être fallait il que les conjoints brandissent les pancartes à vos places. Je vais rédiger ces lignes et les balancer sur web en attendant. Je sais faire.

A quoi servent les zigues dans mon genre en temps de « guerre » si on prend les termes de notre ami de l’Elysée – « crise sanitaire » si l’on veut être précis ? Bonne question. Churchill a répondu « Mais alors pourquoi nous battons-nous ? » à qui voulait baisser le budget de la culture lors de la Deuxième Guerre mondiale. Mais je cite un mort illustre au lieu d’exprimer un avis clair. Réflexe d’intello à cinq centimes devant sa confiture. Je témoigne.

Je ne vais pas plastronner devant public que tout est rose entre nous. Je vais cuire ces patates puis astiquer la salle de bain ou poncer le vieux banc avant d’aller faire un tour et fermer ma gueule si tu te lèves un peu tendue. Toute l’année, tu bosses en gériatrie, dans ces services où peu veulent aller parce que l’unité manque de prestige. Parce que l’on y soulage plus que l’on sauve. Parce que l’on y côtoie la douleur et la folie, la mort et la détresse. D’intenses tendresses aussi. Je comprend l’envie de boire un verre à la sortie. Pas de bol, tu tombes sur le dernier des ours qui s’endort sur des cahiers de brouillons et pour qui tout débordement de joie excédant dix minutes semble suspect. Je me soigne.

Le Nouvel An, Noël, sont des fêtes qui me volent au dessus du crane. Toi, tu sais pertinemment que ce seras soit l’un, soit l’autre, mais pas les deux. C’est la règle. Je ne parlerai pas des week-ends. Bosser le samedi ou le dimanche est une norme dans cette maison. Nos enfants feront-ils de même ? Bonne question. Mais finalement, pour l’ancienne ouvrière qui a repris ses études pour la blouse, je sais bien que le problème se situe plus dans les manières de prodiguer les soins que dans un strict comptage d’heures.

Certains matins, je te regarde te masser l’épaule, et partir en guerre contre tous les « connards ». J’agrippe la table et te laisse tirer sur la terre entière, De la cadre au directeur en passant par l’ARS, le ministre de la santé, le président, les labos, les institutions européennes, les milliardaires de tous les pays et moi, qui ne te sauve pas de tout ce bordel. Je te taquine, mais tu me le passeras pour accroche du lecteur. Chacun son job. Laisse. J’y suis pour ta cause sur ce coup-là.

Nous sommes dimanche matin. Tu dors. J’ai l’habitude. Je ne me plains pas. Mon programme en ce jour se borne à imprimer les leçons d’école pour demain et envoyer des photos du carnaval confiné à la maîtresse qui nous bombarde de mails. Mais qui lui en voudra de faire son boulot ? Je vais rajouter des patates douces dans la purée. Patates achetées hier à l’Inter’ au prix d’une amère suée quand leur foutu clim m’a donné envie d’éternuer. Dans mon coude citoyen que j’ai visé. Trop tard. La caissière m’a arraché la tête du regard avant d’accélérer le tempo des bips. Elle a briqué tout le tapis après mon départ. Je l’ai vu depuis le parking. J’étais tellement désolé. Mais à quoi bon lui dire que je supporte pas les clims.

La bataille de peluche vire à la guerre interstellaire. Je m’interroge sur tes rêves à deux portes de leurs délires. Je vais sortir les patates de l’eau puis leur faire enfiler les baskets. T’auras pas plus, ma belle. Je déballe déjà pas mal et soyons francs, ce verbiage, n’est qu’un odieux stratagème pour te rendre hommage à toi et tes collègues. On rediscutera du reste plus tard. Le silence parfois. On va sortir sans claquer la porte. Tu n’es pas seule dans ce bazar. Dors bien.

Texte: Jérôme Pinel
Photo: Pixabay

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *