Disgressions en Avignon #7 – « Au spectacle inconnu »


J + 19

De ce spectacle inconnu que je ne verrai pas… Au milieu des 1593 présentés en Avignon ce mois de juillet, il y’en a un que je ne verrai pas mais que j’écoute tous les jours derrière la porte depuis le 5 juillet. Dans la courette du théâtre des Lila’s, j’entends David Nathanson donner seul « Le Nazi et le Barbier », adaptation du roman du même nom écrit par Edgar Hilsenrath

Le début me semble discret. Seules quelques confessions à peine audibles me parviennent à travers les murs quand vers 11 heures 15, je pose mon sac sur l’une des nombreuses chaises métalliques. J’en termine avec ma collation règlementaire pendant que tonnent sur les pierres,
les accents d’un führer appelant au meurtre. Je somnole à moitié, quand se lance la rythmique d’une bande son accompagnant un pogrom dans les rues berlinoises. J’ouvre les yeux sur une histoire de capitaine de bateau réclamant clémence pour un drapeau. J’entame ma petite mise en route lorsque retentit un long cri que j’ai longtemps pris pour le hurlement d’un désespéré tombant d’un paquebot mais a priori, je suis complètement à coté de la plaque sur ce coup-là, comme probablement sur les autres.

Je sors me chauffer la voix. Dans la rue du Rateau, passe en traînant un jeune guitariste qui « solote », précédé par un homme sandwich tirant un chariot où trône un ampli branché sur batterie. Les deux zigues sont affublés du même t-shirt à l’effigie d’un spectacle « Le petit prince ».  Il se joue dans un théâtre dont je n’arrive pas à lire le nom. Quelque fois, le guitariste passe, mains dans les poches, la six cordes dans l’étui.

Le temps de s’ébrouer de quelques notes, et résonne à quelques mètres, le piano annonçant le final d’un cabaret qui se donne dans une salle dont l’entrée se situe dans la rue des Teinturiers. Les gars finissent à l’unisson sur le mot « heureux ». Des applaudissements – souvent nourris – fusent. Le silence revenu, une main pousse une sortie de secours, certainement pour aérer. A ce moment, se répand sur la placette juste en face du théâtre des Lila’s, les spectateurs du Nazi et du Barbier. Une foule nombreuse qui commente à mi-voix. Voila un type de spectacle dont on sort rarement en bondissant, plutôt avec un certain émoi intérieur. Néanmoins, si certaines mines sont troublées, toutes semblent satisfaites.

Pascal quitte la billetterie. J’abandonne mes vire langues et nous revenons dans la courette. Alice, la régisseuse du « Nazi », range déjà une première série de Pars sous le barnum. David, gaillard brun et longiligne, en débardeur, treillis et rangers contemple en dégoulinant de ses dernières gouttes, la lumière du jour sur le pas de la porte. Parfois, il se prend un bref instant. Pour revenir à l’heure et au lieu ? Faire un bilan ? Je ne sais.

La suite ne traîne pas. Posé le vieux fauteuil du barbier, l’enseigne lumineuse file vers la loge. Nous calons le néon et le cube. Franck des Lila’s retouche le grill. Alice s’allume une clope et s’en va sur son vélo. David range ses affaires. Je remets de la flotte dans la bouteille, vérifie mon paquet de cacahuètes. Un spectacle se termine. Un autre s’installe. Telle est la règle par ici au mois de Juillet.

Un jour, j’irai apprécier sur un fauteuil « Le Nazi et le Barbier » adapté par David, ailleurs. J’irai peut être voir aussi « Le petit prince » avec son guitariste plein de flegme. Et puis quelques autres des 1578 spectacles que je n’ai pas vu. J’en ai savouré plus d’une quinzaine, soit à peine plus d’1 % des propositions. Stat pourri, j’en conviens. Mais le spectacle, c’est aussi près de chez nous toute l’année.

Demain, c’est la dernière des « Monologues d’un Code-Barres », en Avignon. Un spectacle qui aura grandi au fil des semaines, et un narrateur en jean troué qui m’est devenu un peu plus proche au fil des jours. Peut-être, est ce cela, le spectacle vivant ? Il y aura d’autres rounds des « Monologues » sur des rings différents de ce très charmant théâtre des Lila’s. Mais la cloche sonne. Il est bientôt 13 heures, rue Londe. Dernier tour, l’ami. Dernier tour.

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